Notre histoire commune

Nous, Caroline et Martine, formons un binôme d’aguerries depuis 1974, et le moins que l’on puisse dire est que nous avons vécu « des aventures parallèles »…

Nous sommes toutes les deux nées en juin 1968, juste après « mai 1968 », sans savoir que nous allions vivre, chacune, des tempêtes bien plus intimes peu de temps après notre naissance.

Alors qu’elle a deux mois, le diagnostic tombe pour Caroline : tumeur gynécologique maligne, très avancée. Pour Martine, ce sera à trente mois : tératome malin de l’ovaire droit bien avancé également.
Dans les deux cas, il s’agit de cancers rares, et à cette époque, le taux de mortalité des cancers pédiatriques est de 80%. Il allait falloir se battre. Heureusement, nous avions autour de nous des familles solides, des bras aimants pour nous porter dans la tourmente.

La lutte commence alors, à l’hôpital Necker à Paris pour les opérations, et à l’Institut Gustave Roussy de Villejuif pour la chimiothérapie et la radiothérapie.
À cette époque, les protocoles pédiatriques sont balbutiants, à fortiori pour les pathologies rares, radiothérapie, chimiothérapie, des traitements violents, des opérations nombreuses ; le pronostic vital est engagé dans les deux cas.

Mais malgré les séquelles, malgré la douleur, nos petites vies s’accrochent. Grâce aux équipes médicales, à l’amour indéfectible de nos proches, et peut-être aussi à une force intérieure que nous ignorions posséder, nous avons peu à peu repris pied.
Nous étions loin de savoir que ces premiers combats laisseraient des empreintes profondes dans nos vies, mais que de ces épreuves naîtrait aussi une amitié hors du commun.

De nos séjours à l’hôpital, nous n’avons conservé que les rares souvenirs transmis à demi-mot par nos parents, qui, chacun à leur manière, ont choisi de taire la douleur pour mieux nous laisser grandir.

Ce n’est qu’à 6 ans que nos chemins se croisent pour la première fois, en cours préparatoire à la rentrée de septembre 1974. Nous sommes deux « petits gabarits », plutôt sages, appliquées, et sans qu’aucun signe extérieur ne trahisse nos passés médicaux si douloureux.
Rapidement, une complicité naturelle naît entre nous, comme une évidence.
Nous allons régulièrement aux rendez-vous médicaux, en hôpital de jour à Necker pour des suivis médicaux et examens en tous genres, prise de sang, radio, consultation… En urologie, gynécologie et chirurgie digestive pour Caroline, en gastro-entérologie et gynécologie pour Martine. A 10 ans, nous avons la même gynécologue ! En effet, nous avions l’une et l’autre besoin d’un traitement hormonal substitutif. C’est sans doute en parlant de ces rendez-vous que nous avons compris combien nous avions des points communs partageant sans le dire une compréhension muette de ce que l’autre endure. Nous avions chacune nos batailles, nos cicatrices invisibles, mais ensemble, nous étions plus fortes.

Tous les ingrédients étaient réunis pour une belle amitié et en plus c’était très pratique !

Nos mères, sensibles à ce lien précieux, feront tout pour que nous restions dans la même classe.
Nous habitions à 250 mètres l’une de l’autre, et peu à peu, un fil d’or tissé de confiance et d’affection solide s’installe entre nous. Quand l’une était souffrante, l’autre apportait les devoirs, les cahiers griffonnés d’encouragements, les nouvelles de la classe.
Nous étions plus souvent absentes que les autres enfants, mais jamais absentes l’une pour l’autre.

De la primaire jusqu’à la terminale, nous avons grandi ensemble, partageant bancs d’école, secrets d’adolescentes, week-ends et vacances. Le catéchisme, les cours de maths, les cours de dessin… tout devenait plus supportable à vivre à deux.
Le soir, même après avoir passé toute la journée ensemble, nous nous téléphonions, incapables de nous lasser,  avec mille choses encore à se raconter, des exercices de maths à partager, des cours de grecs à décrypter, des histoires de filles à se raconter… Et aujourd’hui encore, nos numéros de téléphone d’enfance résonnent dans nos mémoires comme des talismans. Nos parents, nos familles ne cessaient de nous repérer que nous devions mener une vie normale, faire du sport, sortir, étudier et avancer !

Très jeunes, nous avons partagé aussi l’acceptation douloureuse que nous ne pourrions pas avoir d’enfants biologiques. Mais là encore, le fait de traverser cette réalité ensemble a été un réconfort.

Quand Caroline subissait des interventions chirurgicales lourdes qui ont jalonné les années de collège, Martine prenait le relais à l’école, avec une fidélité inaltérable afin de limiter l’impact des hospitalisations sur la scolarité. Notre amitié se construisait ainsi, au fil des épreuves, mais toujours avec cette bienveillance réciproque qui ne s’est jamais démentie.

Après le bac, nos chemins se séparent scolairement, mais nos cœurs, eux, restent soudés.

Nous nous engageons dans des études supérieures puis Caroline part vivre aux Etats Unis pour une année riche d’aventures, Martine continue son cursus.
Diplômées en 1991, chacune dans nos voies respectives, nous étions fières l’une de l’autre.

En 1993, Caroline se marie : Martine, son amie de toujours, est son témoin.
L’année suivante, les rôles s’inversent, et Caroline devient à son tour témoin du mariage de Martine.
Nous rêvions toutes les deux d’adopter, nous obtenons les fameux agréments de l’aide sociale à l’enfance en 1996, et miracle de la vie, en 1997, nous nous retrouvons en Colombie à Bogota, chacune venue chercher notre premier enfant, avec nos bébés dans les bras, les yeux pleins de larmes et d’amour. Nous retournons par la suite en Colombie pour agrandir nos familles.
À deux, nous avons formé une belle et grande tribu, cinq enfants aimés et choyés : Charles, Inès et Arthur pour Caroline ; Antoine et Alice pour Martine.

La santé n’a jamais cessé de nous rappeler nos fragilités. De nouvelles épreuves, de nouveaux combats se sont dressés devant nous, mais jamais sans que l’autre ne soit là pour veiller, soutenir, et entourer.

En 2008, Martine se voit diagnostiquer un cancer du rein stade 1 et subit une néphrectomie partielle. En 2013, Caroline est hospitalisée d’urgence pour une occlusion intestinale sur bride, viscérolyse difficile avec pose iléostomie, 5 mètres d’intestin en moins, péritonite stercorale, insuffisance respiratoire aigüe…

À chaque hospitalisation, à chaque moment difficile, il y avait l’autre, avec une main tendue, un sourire complice, un regard qui disait tout sans mots. Nous partagions des sushis sur un bord de lit d’hôpital, des balades dans les jardins de Necker, de longues conversations téléphoniques, nos histoires de frères, de sœurs, de copains, de maris et d’enfants !

A partir de nos 40 ans, les difficultés se multiplient de part et d’autre, les suivis médicaux sont nombreux en urologie, gastro entérologie, hématologie, infectiologie, pneumologie… Nous battons les records du nombre de pyélonéphrites chacune de notre côté ! Nous sommes confrontées à une sorte de vieillissement prématuré qui impacte de plus en plus nos vies quotidiennes. La fatigue chronique s’installe pour chacune d’entre nous. Nos interlocuteurs médicaux conviennent que ce n’est pas facile mais nous répètent régulièrement que nous sommes miraculées !

A partir de nos 50 ans, nos difficultés de santé entraînent des répercussions sur nos vies professionnelles respectives. Pas facile de concilier nos difficultés physiques grandissantes avec un travail à temps plein. Nous sommes souvent à l’hôpital. Les prises de sang, scanners, IRM s’enchainent. Bref, nous avançons vaille que vaille en demandant et obtenant les mesures qui s’imposent : RQTH, temps partiel thérapeutique, invalidité 1 puis 2… A chaque étape nous partageons les informations pour progresser au mieux dans le labyrinthe administratif qu’il faut parcourir afin d’obtenir nos droits.  Par ailleurs pour améliorer notre quotidien nous faisons chaque année une cure thermale ensemble. Nous passons donc 3 semaines par an en tête à tête dans la plus grande harmonie.

Très bientôt, nous fêterons 52 ans d’amitié.
Savoir que, quoiqu’il arrive, il existe quelque part une oreille bienveillante, une main prête à se tendre, un regard qui comprend sans qu’il soit besoin d’expliquer, est un cadeau inestimable que la vie nous a offert.
Nous n’habitons plus à 250 mètres l’une de l’autre, mais à 15 minutes en voiture, et cette proximité nous réchauffe le cœur.

Chaque rencontre, chaque moment partagé, chaque éclat de rire volé au quotidien est une bénédiction.
Et chaque jour, nous remercions ce mois de septembre 1974, où nos deux petites âmes courageuses se sont reconnues pour la première fois.

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