Café-Croissants

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Dans le service de pédiatrie de l’IGR, tous les samedis matins, l’association de parents Isis anime des « Café-Croissants », un espace de dialogue pour les parents dont les enfants sont hospitalisés, une petite parenthèse de douceur dans la vie de l’hôpital.

De temps en temps, des Aguerris y vont ; et les Aguerris aux Café-Croissants, c’est comme les témoins de Jéhovah : ça marche en binôme. Seul, c’est toujours un peu dangereux quand on touche à des sujets émotionnellement sensibles.

Aujourd’hui, c’est notre tour à Bernard et moi. Pour lui comme pour moi, c’est une première.

Pendant le trajet, l’espace d’un instant, je me suis demandé ce qu’on attendait de moi. Et puis, je me suis dit : « Toi, tu n’attends rien, donc personne n’attend rien non plus. Tu verras bien. Ouvre tes yeux et tes oreilles, sois disponible ; ça va bien se passer. »

Il a un côté un peu étrange, le parking de l’IGR, le samedi matin : quasi vide. Je n’ai jamais vu ça !

Je dois retrouver Bernard dans le hall. Je suis en avance, ça roulait bien. Bref moment de confusion quand la porte automatique refuse de s’ouvrir : le samedi, on passe par l’entrée de nuit. Ensuite, il faut faire travailler son sens de l’orientation pour retrouver le hall, presque désert lui aussi. Quelle différence avec l’ambiance de ruche qui règne en semaine ! On a l’impression d’être suspendu hors du temps.

J’aperçois Bernard qui arrive. Lui aussi se heurte au manque de coopération de la porte. Je vais à sa rencontre et nous voilà dans l’ascenseur en route pour le 9ème.

« – Tu as eu des consignes ? Cécile t’a dit quelque chose ? » (Tiens, nous avons les mêmes interrogations ! C’est rassurant, finalement : personne ne sait !)

« – Non, rien ! On verra bien… »
C’est la deuxième « mission » de notre binôme : la première, c’était la Galette des Rois le mois dernier, toujours organisée par Isis, où nous avions d’ailleurs rencontré François, le responsable des Café-croissants qui nous accueille dans la salle à manger de l’étage. Quelques mamans sont là.

François nous sert un café et nous présente à la ronde : « Voilà nos « anciens » ! »
Ah ! Ça ! Pour être anciens, on est anciens ! On est même préhistoriques ! Bernard soigné en 1967, moi en 1977 ; à l’époque, le bâtiment dans lequel nous sommes n’existait même pas !

C’est bien d’avoir un café, on peut toujours mettre le nez dans son gobelet pour chercher ses mots ! Après un petit temps d’hésitation, la conversation démarre.  La seule chose qu’il y a dans ma feuille de route mentale, c’est : « Vu le sujet, il n’y a pas vraiment de bonne méthode. Alors pose tes questions de façon directe, on verra bien ce qui se passe… »

Ce qui se passe, c’est que les mamans ont envie de raconter et qu’il n’y a pas besoin d’en faire beaucoup. En filigrane dans tous les propos, la peur d’un avenir tellement incertain qu’on n’est même pas sûr qu’il puisse exister.

On se réjouit parce que l’un a l’autorisation de quitter l’hôpital. Oh, pas pour rentrer chez lui, juste pour aller dans la maison MacDonald à deux pas, histoire de ne pas être trop loin s’il arrivait quelque chose pendant le temps où il reprendra des forces.
On rigole même du quiproquo, lorsqu’il faut m’expliquer que « Ma fille est à la mer » ne veut pas dire qu’elle est partie prendre l’air à la plage, mais qu’elle est en chambre stérile, La Mer étant le nom de l’unité de soin…
À nous aussi, on pose des questions. Alors, on raconte l’époque des dinosaures : quand les parents ne pouvaient pas rester ; quand il n’y avait pas de psychologue pour accompagner les familles ; quand on avait des « tumeurs » et pas des cancers… Là, les mamans nous disent que leurs enfants savent bien qu’ils ont un cancer. D’ailleurs, ils n’aiment pas qu’on parle de « tu meurs ». Je n’avais jamais fait le rapprochement.

On nous demande aussi de  parler de l’après. L’après maladie. Mais ça ne dure pas longtemps. Parce que pour l’instant, ce n’est pas vraiment la priorité.

Et puis, cette maman, arrivée un peu plus tard, qui va parler, parler, parler du calvaire que subit son bébé. On a l’impression qu’elle ne peut plus s’arrêter. Rien d’autre à faire que d’écouter et compatir. Pauvre petit bonhomme !

L’ambiance est dense, intense mais pas plombée. L’atmosphère est amicale,  juste parce qu’on a vécu la même chose que ce que vivent leurs enfants. Dans chacune des paroles des mamans, on sent une fierté immense devant l’attitude de leur bout de chou, de leur gamin, de leur ado face à la maladie. La fierté,  le contrepoids à l’impuissance d’être seulement là pour regarder son enfant se battre. On ne parle même pas de courage : il n’y a pas le choix. Ce sont les enfants eux-mêmes qui le disent. Ça, ça me rappelle des choses : je crois que si j’avais pu, j’aurais bien tapé tous ceux qui me demandaient d’être courageuse, que ce soit à l’époque des dinosaures ou à une période bien plus récente.

Au gré d’un texto, de l’annonce de la visite du médecin, l’une après l’autre, elles nous quittent. Toutes nous remercient. Même l’une d’entre elle, qui, assise à l’écart, a manifestement suivi tous nos échanges sans y participer. Nous aidons à ranger et après un bref débriefing avec François, attentif à nous demander comment nous avons vécu l’expérience, nous nous retrouvons à papoter des trucs de l’association dans le froid sur le parking.

« Merci. » Sur le coup, ça m’a carrément estomaquée.

Merci pour quoi ?

D’être venue partager un petit déj ? D’avoir un minimum d’empathie ? D’être vivante ? (Là, il y a peut-être quelque chose pour Madame Psy !)
MERCI À VOUS, OUI !!! L’espace d’une matinée nous avons ressenti la dignité, la compassion, la force à vos côtés et nous avons partagé un moment fort d’humanité.

Sabine
(Blog « Ma vie aguerrie », mars 2018)

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